Et revoici une aventure de ma journaliste/détective favorite, qui a le chic pour mener ses missions un peu à l'envers du sens commun...
Histoire écrite pour " Impromptus littéraires" , ( en lien dans la colonne de gauche) le site atelier d'écriture qui propose un thème par semaine... Comme j'avais pris un peu de retard j'en ai traité sept d'un coup!!!! (C'est pas le titre d'un conte, ça?)
LE TAPIR, donc
Après sept semaines d’absence , (mais où la locataire du troisième était elle encore partie, se demandait la gardienne avec un rien de vertueuse réprobation ) Magda rentra chez elle pour y poser ses valises et y faire un peu de lessive. Deux lettres l’y attendaient. L’une, du magazine « La belle vie ». On lui rappelait qu’elle avait promis un article sur le vin ou plutôt une interview de Byerg Suerte, un excentrique amateur dont la cave abritait des grands crus extrêmement rares, et que cet article aurait dû être livré depuis longtemps. L’autre, de Suerte lui même, qui l’invitait , étrange coïncidence, à une petite fête le soir même en sa riche villa.
Magda prit une douche, mit une petite robe noire passe-partout, avec un vieux collier Inca et des chaussures à talons . Aussitôt elle se sentit prête à affronter Suerte et probablement une cohorte de snobs et de milliardaires pérorant verre en main sur les difficultés auxquelles les riches de ce monde sont confrontés chaque jour ou bien sur de vagues propositions artistiques expérimentales qu’ils se souvenaient d’avoir vues récemment. Cependant, quand elle arriva à la villa, ce fut Suerte lui même qui lui ouvrit, et il apparut très vite qu’ils étaient seuls tous les deux. « Pourquoi ce mensonge ? » demanda Magda en le fixant délibérément droit dans les yeux, comme elle l’aurait fait pour un serpent, histoire de voir qui hypnotiserait l’autre. Suerte sourit, et Magda remarqua que ses deux canines étaient assez longues. « Une petite idée farfelue, rien de plus , dit il. Ne craignez rien. Faites moi confiance. J’aime les mises en scène, voilà tout »
Magda se dit que la situation avait toutes les caractéristiques de ces moments où l’instinct vous hurle de fuir au plus vite tandis que l’esprit d’aventure murmure qu’on aimerait bien rester quand même. Sans compter que la gardienne de l’immeuble, la mère de Magda et pas mal d’autres personnes l’auraient sans doute jugée inconsciente et stupide. Mais elle prit le verre de vin que lui tendait Suerte et tenta de se rappeler la première question qu’elle avait l’intention de lui poser pour le magazine. C’est alors qu’elle vit le tapir dans le fauteuil, au fond de la pièce. Discret mais incongru. « Mon ami Pablo », dit Suerte. « Ne vous fiez pas aux apparences. Il comprend tout, et parfois, s’il est d’humeur, il parle. »
« C’est le vin », se dit Magda. « Ce doit être le vin, forcément. » Elle était à présent vêtue d’une longue robe cramoisie et le beau Byerg Suerte, car il était beau, bien sûr, souriait de toutes ses canines acérées, mais a distance raisonnable, car la table était longue, couverte de mets délicieux, et ils en étaient au septième verre de vin. La progression des arômes et des goûts était parfaite. Le discours de Suerte un enchantement. Magda passa machinalement sa main sur son cou pour vérifier qu’il était intact, car les pourpres et les carmins des vins et de la robe lui tournaient la tête. Suerte éclata de rire . « Je n’ai plus besoin de me livrer à ces dégustations barbares, dit il. Le vin fait parfaitement l’affaire. Il suffit de le choisir assez bon. Venez, nous allons faire un peu de musique. » Pablo les suivit jusqu’au grand piano dans le salon adjacent, et Magda aurait juré voir le tapir sourire.
Suerte se mit au piano et lança quelques notes joyeuses, sol si la ré sol do mi, en guise de prélude, puis attaqua quelques standards de jazz qu’il interpréta avec une voix chaude et sombre. Magda, debout à côté du piano, le rejoignit sur « Stormy weather », qu’elle connaissait assez bien, puis sur « All of me », tout en se demandant s’il n’allait pas considérer les paroles de la chanson comme une déclaration un peu directe. Mais déjà Suerte invitait Magda à danser tandis que Pablo prenait sa place au piano en fredonnant avec un style tout particulier. « Quelle belle fête, dit Magda un peu essoufflée, et le plus étrange c’est que sans avoir pris la moindre note je me souviens de tout ce que vous avez raconté. Pour mon article je veux dire. » « Et vous êtes loin de tout savoir de moi, chuchota Suerte. » « Eh bien, avoua Magda, c’est la première fois que je danse avec …. » « Chut, dit Suerte » « Mais je dois dire, reprit Magda, que j’ai ma part d’ombre aussi, et vous pourriez bien avoir des surprises… »
A l’aube, Magda et Byerg Suerte sortirent admirer le lever du soleil depuis la grande terrasse de la villa. « Il faudra revenir », dit Suerte. « Volontiers, » dit Magda avec bonne humeur « Ces vins étaient délicieux » Suerte éclata d’un grand rire heureux et son tapir galopa joyeusement sur les vastes étendues de pelouse trempée de rosée.