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  • : Le blog de danielle vioux
  • : Extraits de textes (théâtre, nouvelles, romans, fragments,poèmes, chansons) textes brefs et chroniques, Liens avec d'autres sites d'artistes croisés sur ma route. J'attends d'autres rencontres artistiques, d'autres projets, des propositions pour créer ensemble.
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  • danielle vioux
  • .J'écris pour le théâtre, et des romans, des nouvelles, des scénarios, de la poésie. J'ai enseigné l’anglais et le théâtre en lycée,  Membre du Grete ( théâtre / éducation) , Présidente des Eat Méditerranée 
Lectures, mises en espace ou mises en scène, stages.
  • .J'écris pour le théâtre, et des romans, des nouvelles, des scénarios, de la poésie. J'ai enseigné l’anglais et le théâtre en lycée, Membre du Grete ( théâtre / éducation) , Présidente des Eat Méditerranée Lectures, mises en espace ou mises en scène, stages.

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    extrait de  « FICTION »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 ou : « GREVE DE PLAISANTERIE « 


Kange, Léo, Stradi, Peter Pan : élèves du Lycée

Cadia, Melle, Jola, Nellie : élèves du Lycée

Madame Michelle Reno : professeur de Français

Chris : frère aîné de Stradi

 

Lieu : un pré hors la ville dans lequel Kange a planté sa tente.

 

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Scène 1 : nuit

 

Kange assis devant la tente une lampe torche à la main lit un livre de mathématiques. Léo le rejoint à vélo.

 

Léo : On n’avait jamais vu un orage aussi violent, jamais.

 

Kange : De quoi tu parles ? Le ciel est plein d’étoiles.

 

Léo : Ah Ah ! Kange n’a pas appris sa leçon de Français ! Kange va rater son bac!

 

Kange : Fous moi la paix. Je navigue dans la géométrie du ciel. J’ai pas besoin de ces poèmes débiles

du programme.

 

 

Léo : C’est pas un texte du programme. C’est en plus, je ne sais pas, pour stimuler notre créativité, elle dit

la mère Reno. Elle veut qu’on le mette en espace comme elle dit.

 

Kange : Attends moi j’en ai marre de ces plans qui ne marchent jamais.Elle va encore nous dire qu’on est

nuls parce qu’on veut pas essayer ces trucs à la con.

 

Léo : C’est pas des trucs à la con et elle a jamais dit qu’on était nuls.

 

Kange : C’est une vieille coincée comme les autres même si elle se donne des airs. Je suis sûr  qu’elle vit

toute seule et qu’elle s’emmerde et voilà.

 

Léo : Comme toi .

 

Kange : Je vois pas le rapport.

 

Cadia arrive à pied,

essoufflée, embrasse les deux garçons, s’installe.

 

 Cadia : Ben j’en ai une bien bonne à vous raconter. Vous savez quoi ? Madame Reno s’est foulé la

cheville en tombant de la table. Elle peut plus marcher. Elle a un congé. Tu parles d’un binz.

 

Kange : Géant. Pas de poème à apprendre.

 

Léo : Arrête, c’est quand même notre faute.

 

Kange : Pourquoi ?

 

Cadia : T’avais qu’a pas sécher les cours et tu saurais. Ca ne t’étonne même pas qu’elle soit tombée

d’une table ? Une table, putain, ça arrive quand même pas tous les jours .

 

Kange : Elle se l’est jouée « cercle des poètes disparus » ou quoi ? Avec sa jupe grise et ses

chaussures inusables ?

 

 

Léo : Ben c’était le premier avril, tu vois, et Stradi et Peter Pan ont eu une idée. Sur le coup ça nous

a tous beaucoup plu, sauf Jolla et Melle qu’étaient pas trop d’accord, mais Nellie a persuadé tout le monde.

 

Cadia : On s’est tous assis par terre entre les tables et quand elle est entrée, d’abord, elle ne nous a pas vus .

 

Léo : Après elle a pris un air enjoué pour dire : C’est un poisson d’avril, hein, c’est ça ?

 

 Pendant ce temps sont arrivés, à pied ou à vélo : Stradi, Peter Pan, Nellie, Jolla et Melle. De leur

comportement apparait, très vite, qu’ils ont l’habitude de se réunir là, et plus lentement, que Cadie est

avec Léo, que Nellie regarde beaucoup Kange, que Stradi et Peter Pan s’intéressent beaucoup à Melle

et que Jolla n’est pas très à l’aise avec le groupe .

 

Nellie : Alors on a dit : Non, c’est une grève. Un sit-in. On ne bouge plus.

 

Peter Pan : Dans l’ensemble on a bien gardé notre sérieux.

 

Léo : Sauf Nellie qui pouffait de rire.

 

Stradi : Ce qui n’étonne plus la mère Reno depuis longtemps.

 

Melle : Alors elle a réfléchi un peu et puis elle est allée s’asseoir par terre, derrière son bureau et on ne la

voyait plus.

 

Cadia : Et on a entendu sa voix qui disait : Bon, d’accord, mais ça va être difficile de communiquer.

Jolla : Et elle a ajouté à voix plus basse : déjà que d’habitude...

                     

                                                                                

Stradi : Et alors on n’a pas bougé.

 

 

Cadia : Au bout d’un moment elle s’est relevée. Elle s’est approchée d’une table du premier rang

et elle est montée à genoux dessus.

 

Stradi : J’ai vu sa tête au dessus de la mienne, c’était bizarre.

 

Jolla : Elle a dit : Comme ça, c’est mieux, non ? Je peux vous SURVEILLER.

 

Melle : Vous CONTRÔLER !

 

Cadia : C’est moi qui ai le POUVOIR !

 

Stradi : Et puis elle a éclaté de rire.


Peter Pan : Je  ne l’avais jamais entendue rire.


Jolla : Elle s’est dressée debout sur la table et elle s’est mise à marcher d’une table à l’autre.

Kange : Avec sa jupe grise !

Léo : T’es con !


Jolla : Le niveau vraiment ! On te raconte un truc fou et toi tout ce que tu trouves …


Kange : Elle a pété les plombs ou quoi ?


Cadia : Elle a pété sa cheville en tout cas, ou foulé, en tout cas elle est tombée de la dernière table

pratiquement dans les bras de Jolla.


Jolla : Et là, s’il te plait, pas de commentaires.


Kange : J’ai rien dit …


Jolla : Je crois qu’elle pleurait.

 

Long silence. Stradi sort son violon et joue un air. Nellie danse.


Kange : Peut-être qu’on pourrait apprendre ce texte, finalement. On aura largement le temps avant qu’elle ne revienne.

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 extrait de "UTOPIA"

 

Jean, 58 ans

Lila, 18 ans

Simon, 51 ans

Suzanne, 44 ans

Nans, 8 ans

 

 

 

L’histoire se passe en 1993

Les lieux devraient être suggérés de manière sommaire et non réaliste. Peut-être par des éclairages. Peut- être par des cadres ou des écrans translucides.

Peut-être par une deux chevaux  géante  qui occuperait tout l’espace. Selon les moyens .

 

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Scène 1

 

 Musique :Country Joe and the Fish : I feel like I’m fixing to die rag.

Seul Jean est éclairé

 

Jean : A neuf heures du matin il faisait déjà chaud et j’ai quitté Carcassonne toutes fenêtres ouvertes.Au bord de la nationale, j’ai aperçu une petite silhouette noire en mini jupe qui faisait du stop, ambiguë dans son allure mais chargée d’un assez gros sac de marin . Un seul sac ? Peut-être un tas d’autres cachés derrière les buissons, ou un ami moins avenant qui attend qu’une bonne poire s’arrête. Je me sentais assez bonne poire. Je me suis arrêté. De près, la fille paraissait très jeune : dix-sept, dix-huit ans. Je l’ai reconnue. C’était ma voisine de concert de la veille: on n’oublie pas une jeune punk aux cheveux rouges et noirs qui vient écouter du Mozart, même si elle a troqué son Jeans collant et troué contre une mini jupe et des bas résille. Pour le reste, elle était la même : blafarde, cernée, avec ses grosses chaussures à clous et ses bijoux métal et cuir et malgré tout un air d’enfance enfoui là dessous. J’ai ouvert la portière et demandé : Où allez-vous ?

 

Voix de Lila : N’importe où. (silence) . Je te préviens, je ne suis pas une pute. Je vais n’importe où, pas plus, pas moins . Et c’est pas la peine de me demander si je suis punk ou hardos et de faire semblant d’y comprendre quelque chose.

 

Jean (sourire) Cinq minutes plus tard, elle dormait déjà. Elle a dormi jusqu’à Montpellier. Je me suis arrêté pour boire un café. Elle s’est réveillée, m’a suivie dans le bar, a commandé un café qu’elle a payé .J’ai payé le mien . Elle est venue s’asseoir à ma table.

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Scène 2

 

Un café. Musique : Patti Smith : Gloria 

 

Lila : Je m’appelle Lila. Où est-ce que tu vas au juste ?

 

Jean : Lilas ? Comme la fleur ? Moi, c’est Jean .

 

Lila : Non, Lila, L-I-L-A. Un film que j’ai vu une fois . Une actrice qui était très belle . J’ai oublié son nom . Où tu vas ?

 

Jean : Je ne suis pas très sûr non plus. Quand je me suis arrêté, je pensais rentrer directement à Paris. Mais j’ai plus ou moins changé d’idée.

 

Lila : Pas à cause de moi, j’espère ? Tu n’es pas de ces vieux singes qui pensent qu’il suffit de ballader une fille une heure ou deux pour avoir des droits sur elle ? J’ai un couteau dans ma poche et une bombe aussi et… peut-être que je ne te dis pas tout.

 

Jean (il essaie de ne pas rire) Tu n’auras pas besoin de tout ça. Je pourrais être ton grand-père. Ca n’est pas une garantie, d’accord. Mais il se trouve que ce que j’ai dans la tête n’a rien à voir avec toi. Disons que j’ai… un circuit à finir, et que je ne suis pas sûre des endroits où je vais passer.

 

Lila : Ton travail ?

 

Jean : Non. J’ai pris ma retraite ; J’ai assez travaillé. Disons que… c’est plutôt…c’est assez compliqué… ça t’intéresse vraiment ?

 

Lila sort un miroir et un kleenex de son sac et entreprend d’enlever un peu du noir qui a coulé sous ses yeux. Puis elle se remet du rouge à lèvres carmin, avec détermination. 

Enfin elle regarde Jean sans coquetterie, avec une espèce d’énergie vide.

 

Lila : Ma vie a moi est un tel désastre que même les histoires de vieil ours m’intéressent davantage. Tu peux me raconter tout ce que tu veux. Et si tu arrives à me faire rire davantage, je te paye le prochain café.

 

Jean semble sur le point de plaisanter puis se ravise. Elle attend.  Ils se lèvent.

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Scène 3

 

La 2 CV de Jean. Bruit de moteur. Ils sont assis tous deux face public. Inutile de faire semblant de conduire. En revanche le tricot existe.

 

Jean  Alors voici un épisode de mon histoire de vieil ours, en espérant qu’il te distraira . L’histoire commence juste après soixante huit.

 

Lila  Ca m’aurait étonnée. Mes parents non plus ne s’en sont jamais remis.

 

Jean : Oui mais moi j’avais déjà trente ans passés,une femme et trois enfants. Sans compter un bon boulot dans une entreprise qui avait des chantiers au Moyen-Orient. Je n’étais pas exactement un étudiant idéaliste.

 

Lila : Et alors, tu as eu une vision céleste?

 

Jean :Pas vraiment. Juste un gros ras-le-bol. Ma femme aussi d’ailleurs. Elle a demandé le divorce. Je ne devais pas être très drôle.

 

Grimace de Lila  qui peut tout signifier. Silence. Lila sort de son sac une écharpe ( ou toute autre chose informe)   qu’elle est en train de tricoter. Jean, surpris, éclate de rire.

 

Lila : J’essaie d’arrêter de fumer.

 

Jean , perturbé par l’incongruité de l’image, essaie de retrouver le fil de son histoire. Lila tricote avec violence. Si possible.

 

Jean : Oui . Bon. J’ai changé de boulot. Je suis retourné à la fac. Je me suis retrouvé sans mes gosses, sauf un week-end sur deux. J’ai rencontré des gens qui avaient cinq à dix ans de moins que moi et j’ai commencé une autre vie avec eux. Peut être que j’étais encore plus acharné à refaire le monde, justement parce que j’avais du retard. Après soixante huit, je me suis lancé dans l’expression corporelle, la dynamique de groupe et tout ça. J’ai fait psycho et socio à la fac. J’ai vécu dans un appartement communautaire….

 

Lila : Toute la panoplie, quoi. On dirait un catalogue hippie. Accroche toi, vieil ours,avec un peu de recyclage, tu es bon pour le New Age.

 

Jean regarde fixement l’écharpe et les grosses aiguilles . Lila éclate de rire.

 

Lila : Bon, enfin, ça ne fait pas une histoire tout ça. Regarde la route.

 

Jean. L’histoire, c’est une idée qu’on avait eue dans un appartement communautaire où j’habitais. On s’était dit qu’on se retrouverait quand on serait vieux pour vivre ensemble. Une communauté de vieux, quoi. On pensait que ce serait sûrement  plus drôle qu’un asile, même rebaptisé résidence. On pourrait décider ensemble, au lieu d’obéir à des règlements.On a rigolé pendant des heures entières à imaginer les crypto-anarchistes chenus, insolents et scandaleux qu’on allait devenir.

 

Lila :Moi, je n’aimerais pas vivre avec un tas de vieux singes. Quand j’étais petite, on vivait dans un appartement communautaire avec mes parents. C’est pour ça que je sais de quoi je parle. C’était l’horreur. Toujours quelqu’un pour me dire quoi faire. Jamais une seule minute. Jamais mes parents pour moi. Heureusement qu’ils se sont tous engueulés et qu’on est partis.(Silence) Enfin , ça doit quand même être mieux qu’une maison de vieux. J’ai travaillé dans un de ces endroits. Ca me rendait malade. J’espère bien que je mourrai jeune.

 

Jean : Mais la carte surprise, c’est qu’on se retrouve vieux avant d’avoir compris comment c’est arrivé. Enfin, moi. Mais je suppose que c’est pareil pour tout le monde. Comme si on passait directement de la jeunesse à… je ne sais pas. Peut-être est-ce à cause de mes changements de vie. Peut-être que je me suis donné cette illusion . (Long silence. Il la regarde. Elle fixe l’extérieur, le regard dur. )  Alors voilà. Je me suis dit, si nous devons vraiment la faire, cette communauté, c’est maintenant où jamais.

 

Lila : (ce n’est pas une question) Et tu as essayé de retrouver les autres.

 

Jean : Je ne les avais pas vraiment perdus de vue. Nous nous sommes tous éparpillés, nous avons pris des chemins différents, mais nous nous écrivons quelquefois, ou bien nous avons des nouvelles, indirectement.

 

Lila :Et la communauté ne les intéresse plus, je suppose ?

 

Jean : Il y en a un au moins que ça n’intéresse plus. Il est mort du Sida il y a trois semaines. Il était malade depuis cinq ans, ce n’était pas une surprise. Mais c’était lui qui avait lancé l’histoire de la communauté de vieux. Quand j’ai appris sa mort, je n’ai pas pleuré, j’ai seulement regretté de ne pas l’avoir revu depuis tout ce temps. Je suis allé à son enterrement, du côté de Bordeaux. Toujours pas une larme. Et puis j’ai repris la voiture et je me rappelle, il y avait cette longue route droite bordée d’arbres à l’infini, et j’ai senti une violence qui montait, et je me suis mis à pleurer, à hurler, à sangloter, à m’étouffer comme ça ne m’était plus arrivé depuis longtemps. Tout est sorti là sur cette route qui n’en finissait plus, et moi qui n’en finissait plus non plus, et je crois bien que ce n’était pas seulement le petit Nicolas que je pleurais, on l’avait toujours appelé le petit Nicolas. C’était un type bien, et c’est injuste qu’il  soit mort ; mais qu’il soit mort en plus d’avoir trop cru aux utopies, c’était ça le pire. C’était comme un match de boxe truqué, et la mort gagne par K.O. quand on croit qu’on est encore au vestiaire, et la mort dit : « au suivant ! ». Et tout à coup on a peur et on se dit : « fais quelque chose, là, maintenant, bouge ! » Alors j’ai décidé d’aller voir les autres. C’était comme tu dis, ça ne les intéresse plus. Ils ne sont pas devenus des monstres, ils ont vieilli dans une relative fidélité à leurs vingt ans, mais leur vie a changé, ça ne les intéresse plus. Quand je t’ai rencontrée, je venais de décider que ça suffisait, que je rentrais à Paris.

 

Lila : Tu m’avais rencontrée avant. Ce concert de Mozart, Machin roi d’Egypte, tu sais. Tu étais assis à côté de moi.

 

Jean : Je le sais, je t’avais remarquée. Mais toi, je ne pensais pas que tu aurais reconnu un vieux singe comme moi.

 

Lila : Vieil ours, vieil ours.  Espèce en voie de disparition. A protéger. Sauvage, mais pas méchant. Les jeunes louves comme moi ont le pelage hirsute mais le regard acéré. Je vois et je comprends beaucoup plus que tu n’imagines. Arrête toi au prochain centre commercial, vieil ours. Ce café, je crois bien que je te le dois.

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Scène 4

 

Musique de Mozart, peut être Thamos, ou Dom Juan.  Jean est seul éclairé, debout, avant-scène. On devine Lila dans le fond, loin, assise. Peut-être qu’elle se remet du vernis à ongles noir.

Jean : Je pensais qu’elle allait me dire adieu , j’imaginais déjà mille raisons pour retarder ce moment, des raisons raisonnables, des prétextes. Ses yeux gris me chaviraient . Sa main posée brièvement sur la mienne à un instant de la conversation m’a fait basculer définitivement . J’ai souri en moi même à ma propre candeur . Lila était entrée dans ma vie. Et si je ne savais pas au juste quel rôle elle allait y jouer, je savais qu’elle avait commencé à se creuser un petit terrier chaud et doux, et que ça ferait un grand vide dès la minute où je ne la verrais plus. Et je ne voulais pas que cette minute vienne, et je savais qu’elle viendrait . J’ai retenu mon souffle et mon désir de la serrer contre moi et tout désir d’ailleurs tant j’avais peur de la faire fuir et alors elle s’est levée et elle m’a dit :

 

Voix de Lila : Je crois qu’il faut que tu ailles jusqu’au bout de ce que tu as commencé, vieil ours. Est-ce qu’il te reste des gens à voir ? Je t’accompagnerai volontiers.   

 

Jean : Des gens à voir, il y en avait encore deux ; Simon, devenu avocat, vivait à Nice, et Suzanne, qui dirigeait un centre culturel de quartier, près d’Avignon. J’ai téléphoné au centre culturel, on m’a dit que Suzanne avait pris un mois de vacances. J’ai appelé chez elle, mais c’est Thomas, le fils aîné de son mari Jean-Paul, qui m’a répondu. Il était  en Avignon avec sa sœur et leur père, mais Suzanne et Nans, le fils qu’elle avait eu  avec Jean-Paul, étaient partis en Savoie dans une maison qu’ils avaient là-bas et dont Thomas m’a donné l’adresse. Enfin, j’ai appelé le cabinet de Simon à Nice . Simon était là. Il m’a proposé un dîner ensemble le soir même. J’avais retrouvé mon impatience et ma curiosité. Entre Avignon et Nice, j’ai raconté ma vie. Lila écoutait bien. Elle posait les questions qu’il fallait et se montrait sans complaisance, parfois même sarcastique. Quand j’ai tenté de lui expliquer le désarroi de ma génération tandis que nos utopies s’écroulaient les unes après les autres alors même que nos corps déjà nous trahissaient, elle m’a dit en tricotant de plus belle, et en allumant une cigarette en même temps, ce que j’ai noté du coin de l’œil sans faire la moindre remarque

 

Voix de Lila : Oui, bon, d’accord, vieil Ours, mais dans l’ensemble tu as eu une vie plutôt protégée, non ? Pendant la guerre, tu étais à la campagne. L’Algérie, tu l’as vue de très loin. Ta famille était plutôt du genre éclairé. Tu t’es bien amusé à refaire le monde, non pas que je te critique pour ça, au contraire, mais enfin question malheur tu es tout juste au R.M.I.,vieil ours . Les fées n’avaient pas toutes raté le métro le jour de ta naissance. Tes idéologies qui foutent le camp, pas la peine de pleurer dessus, ça t’empêche de voir la mer.

 

Jean :Je me suis dit qu’elle exagérait ,qu’elle était trop jeune pour comprendre, qu’elle même, malgré son style zône, venait d’une famille plutôt intello. Mais impossible d’en savoir plus. Si je lui posais des questions, elle se butait, répondait à côté, souriait sans rien dire . J’ai donc souri moi aussi sans protester à cette gamine qui me grondait, peut-être parce que c’était ce dont j’avais besoin après tout. Finalement, elle s’est endormie, sa manière à elle de tirer le rideau sûrement. J’écoutais du Mozart sur mon balladeur. Je me sentais plus léger, comme si Lila avait pris en charge mon chagrin.  

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