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  • : Le blog de danielle vioux
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  • : Extraits de textes (théâtre, nouvelles, romans, fragments,poèmes, chansons) textes brefs et chroniques, Liens avec d'autres sites d'artistes croisés sur ma route. J'attends d'autres rencontres artistiques, d'autres projets, des propositions pour créer ensemble.
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  • danielle vioux
  • .J'écris pour le théâtre, et des romans, des nouvelles, des scénarios, de la poésie. J'ai enseigné l’anglais et le théâtre en lycée,  Membre du Grete ( théâtre / éducation) , Présidente des Eat Méditerranée 
Lectures, mises en espace ou mises en scène, stages.
  • .J'écris pour le théâtre, et des romans, des nouvelles, des scénarios, de la poésie. J'ai enseigné l’anglais et le théâtre en lycée, Membre du Grete ( théâtre / éducation) , Présidente des Eat Méditerranée Lectures, mises en espace ou mises en scène, stages.

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3 janvier 2010 7 03 /01 /janvier /2010 14:40
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Quand nous sommes arrivés sur  l’île, tout le monde est resté sans bouger là ou le vent l’avait abandonné. Chacun comptait ses os, ses muscles, ses tendons, additionnait ses petits atomes meurtris, vérifiait le miracle. Un jour passa, et une nuit encore. La brise était une haleine chaude, poivrée, inconnue. Longtemps encore l’île nous parut ballottée sur l’océan comme un  glamcoffin dérisoire. Puis il y eut ce long silence, cette respiration paisible. Soudain, alors que la plupart d’entre nous allaient s’assoupir, une voix s’éleva haute et claire : QUAND- EST- CE QU’ON MANGE ?

 

C’était le genre d’île qu’on gagnerait au mataboï avec une chance d’un contre dix milliards. Il y coulait des rivières dont l’eau suffit longtemps à nous tenir en vie. Nous n’aurions pas pu avaler autre chose. Les cavernes fournissaient des abris acceptables. Nous vivions au hasard des jours, tantôt seuls, occupés de nous mêmes et de l’incroyable paysage qui nous entourait, tantôt par petits groupes à jouer, à nous battre, à nous étreindre, tantôt tous ensemble agglutinés en grappes de chaleur et de réconfort. Ce fut dans un de ces moments ou nous étions si forts serrés comme des petites vipères chauffées par le soleil, que l'un d'entre nous s'écria, étonné autant que les autres par le son de sa propre voix : MAIS COMMENT JE M'APPELLE ?

 

Jusque là personne n'y avait songé, mais le jeu nous sembla facile. LALIE, SERENA, VERT, PALIND, ces noms vinrent spontanément à nos lèvres et l'adéquation avec les êtres qu'ils désignaient provoqua fous rires et jubilation intense. On eut plus de mal à se mettre d'accord sur MERONA, STLICK, WALBAL, HARLB, mais ils finirent par s'imposer aussi. Au crépuscule, nous avions trouvé  LISTLA, TIERMA, SZORG, CHTA, LAMLAMNA, TWEN, INTRELLE, SBONIELLE, CANTELLE. Il fut simple a partir de là de dire tout le reste. Ce soir là nous avons dévoré fruits juteux et  racines  de chesne, feuilles savoureuses de l'arbre Nô, purée de pulpe de stemla cuite au feu de bois. Au matin, après un long sommeil, l'un d'entre nous s'éveilla le premier, se dressa, s'ébroua, et dit plein d'impatience joyeuse : QU'EST CE QU'ON FAIT MAINTENANT ?

 

On construisit des doms, des menzil, on dégagea des strads, on explora les alentours. Très vite, il nous apparut  que ce que nous avions pris pour l'île n'était que son extrémité, une espèce de péninsule, un monticule dérisoire comparé à l'étendue des terres fertiles qui s'étendaient au delà. Les premières menzil furent abandonnées pour d'autres, que l'on construisit en se moquant des anciennes, si  bancales, si fragiles. La péninsule où nous avions abordé s'éloigna sans doute un jour sur la mer  car vint le temps où il fut impossible même de la retrouver. Mais nous avions d'autres soucis, une angoisse nouvelle  qui nous taraudait  le corps et nous vidait la tête, une impatience qui nous jetait les uns contre les autres en combats ambigus  dont nous sortions souvent blessés. L'un de nous écrivit sur le sable, juste avant la marée : QUI M'AIMERA ?

 

C'était comme un ballet dont la chorégraphie nous échappait. Dire que nous étions plus ou moins heureux qu'à l'époque de la péninsule n'aurait pas de sens. Nous étions heureux et malheureux différemment, c'est tout. Il y avait des instants de paix, des instants d'euphorie, des instants de désespoir  selon  que nous étions ou non aimés ou amoureux. Cela nous occupa bien après les premières escarmouches. En fait, si je n'étais pas seul(e) à présent sur cette île, je crois que j'aimerais encore ces émotions contradictoires qui vous épuisent, vous nourrissent, vous caressent, vous tuent ... Le souvenir même de celles-ceux qui m'ont  aimé(e) suffit à me faire courir des frissons sur la peau , comme celui de la brise chaude et poivrée du premier jour. Mais le souvenir de la première chasse,  du premier animal tué, me vide de mon propre sang. Le premier couteau qui transperce, les cris, les hurlements, les corps traînés de force et jetés au fossé, chaque nuit me les ramène. Parfois j'ai hurlé en retour, parfois je me suis tu(e),  glacé(e) de honte. Mais  toujours  ce seul mot me rongeait : POURQUOI?

 

Cela dura longtemps. Parfois, seul(e) près du feu aux périodes d'accalmie je me disais qu'il ne fallait pas chercher plus loin. Il faisait chaud, la violence s'était tue, je n'avais pas faim, un-une allait pousser la porte. Nous fêterions le sunstice bientôt et ce serait prétexte à danses et à chansons. Nous échangerions des sourires de survivants. COMBIEN DE TEMPS?

 

Alors, nous avons envoyé des bouteilles à la mer, dans l'urgence soudaine, fiévreusement . On y mettait des lettres, des objets, des morceaux de nos vêtements, des fragments de nous-mêmes.  Les bouteilles charriaient nos rêves fatigués. Nous étions moins nombreux : certains peut-être avaient réussi à s'y glisser tout entiers pour repartir sur les flots. D'autres  tombaient sur place, ne se relevaient plus. D'autres encore allaient sur leur deux pieds, les yeux vacants. On les nourrissait de purée de pulpe de stemla. On les lavait. Parfois ils souriaient bravement, mais ils ne parlaient plus. Un jour, ils tombaient aussi.

RIEN QUE LE SILENCE .

 

Qui me nourrira, moi qui suis resté(e) seul(e) sur notre île ? Qui me jettera à la mer avec un message plié en huit dans ma bouche? Qui lira cette histoire écrite sur l'écorce de l'arbre Nô ?

Le plus étrange est que cela ne me préoccupe pas autant que je l'aurais cru. Souvent le soir je marche jusqu'à un monticule que j'ai trouvé, une espèce de péninsule, et je m'allonge les yeux grands ouverts. Il me semble que d'autres sont sur la mer et que le vent finira par les pousser au rivage. S'ils arrivent assez tôt, je leur  dirai les mots que je me rappelle. 

JE SUIS BIEN, LE VISAGE  DANS LES ETOILES .

 

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Published by danielle vioux - dans créations passées
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